Hommage aux étrangers, et à ma grand-mère

Ecrit par radisrouge sur . Publié dans La politique, c'est la vie. Ou presque

Comme chaque année ou presque, j’étais au camp de Souge cette après-midi d’automne. Pour raviver la mémoire des 256 citoyens fusillés entre 1940 et 1944. Mais cette année, je dois bien avouer que j’étais un peu plus stressé que d’habitude. C’est mon père, au titre de l’association des familles de fusillés et déportés, qui devait prononcer le discours. L’association voulait évoquer le sort des étrangers, nombreux parmi les 256. L’angoisse dépassée, il a été parfait et a terminé par l’évocation de la fuite de ma grand-mère, à travers la forêt landaise. Je ne peux rien dire d’autre que lisez, et retenez:

« Mesdames, Messieurs, Chers Amis, Chers Camarades,

Merci aux personnalités, aux élus, aux familles de fusillés, aux citoyens qui par leur fidèle présence permettent le souvenir,

Il est des moments où l’actualité interpelle fortement le travail de mémoire. Cette année 2015 est un de ces moments. Rappelons nous début janvier, les attaques contre le journal Charlie Hebdo à Paris, contre le magasin Hyper Casher Porte de Vincennes, et de la fusillade volontaire de journalistes, de policiers, de juifs, ainsi que d’autres personnes, dont un arabe, qui travaillaient dans les lieux attaqués.

Nous savons combien sont déjà morts, pour défendre des idées, des êtres humains avec leurs différences, pour nous engager résolument pour la tolérance, pour les valeurs républicaines, pour le mieux être de tous, contre la xénophobie, le racisme, l’antisémitisme et contre tout intégrisme.

C’est ce contexte, caractérisé également par la montée des extrêmes droites en Europe notamment, qui nous conduit à évoquer encore une fois toutes les victimes fusillées dans cette enceinte, avec cette année un regard particulier sur ceux d’entre eux qui étaient étrangers.

Le 1ier des fusillés est Israël Karp. Le 24 août 1940, au passage de la garde d’honneur allemande allant hisser le drapeau, il « se précipite en brandissant un bâton contre le tambour major et les musiciens militaires » selon le stadtkommandant. Des témoins, eux, n’ont vu qu’un homme brandissant le poing. Qui était-il ? Il semble qu’il soit né en Pologne. Il aurait  participé à la guerre 14-18 dans les rangs français. Pouvait-il être l’un des marchands ambulants qui, avant la guerre, s’installaient à l’entrée du camp militaire de Souge ? Etait-il ce colporteur vivant en Belgique depuis 1922 et qui aurait fui devant l’avance allemande ?

souge

Français ? Étranger ? Peu importe. Nous ne sommes pas certains de tout mais sur la base de l’acte de naissance ou de fiche de police, 27 des 256 fusillés étaient considérés comme étrangers soit 11% à peu prés : 9 espagnols, 6 soviétiques, 4 italiens, 2 polonais, 2 allemands, 1 roumain, 1 hongrois, 1 haïtien et 1 d’origine inconnue.

S’agissant des espagnols, (José Figueras, les frères Robert et Denis Garcia, Vincent Gonzales, Jacques Palacin, Jean Rodriguez, Joseph Uschera, Lucien Vallina, Léandro Vigil), beaucoup sont venus après la guerre civile où ils avaient déjà combattus le fascisme de Franco. C’étaient des combattants de la liberté confirmés, ils ont continué ici, naturellement. D’autres étaient là depuis plus longtemps, ayant fuit la misère des guerres économiques.  Certains, même, sont retournés en Espagne combattre pour la république et revenus en France pour poursuivre le combat, comme Lucien Vallina.

Sur les 6 soviétiques, il reste beaucoup d’interrogations sur leurs noms, leurs lieux de naissance. Incorporés dans l’armée allemande, ils sont envoyés la renforcer à Soulac. Après guerre, le rapport établi par le chef de bataillon Cadalen révèle que c’étaient des agents travaillant contre l’Allemagne, décidés à éliminer les sous officiers de son armée. Dénoncés, ils ont été condamnés à mort, 4 furent  fusillés à Soulac et 6 autres ici, le 9 mai 1944

Comme les espagnols, les italiens, soit étaient là depuis longtemps ayant fuit la misère, soit après avoir combattu le fascisme mussolinien. Ils ont poursuivi leur combat avec le peuple français, au sein des Francs Tireurs Partisans Main d’œuvre Immigrée  pour trois d’entre eux, Guisto Carione, Guiseppe Montanari et Werter Saïelli, au sein de l’Armée secrète pour Emilio Perrin.

Le deuxième fusillé polonais (Stalisnas Ryps) a été arrêté en essayant de faire passer en Espagne un aviateur anglais tombé dans les Côtes du Nord.

A la libération, le 13 octobre 1944, place du Capitole à Toulouse, les autorités et une foule considérable ont rendu hommage au résistant du Mouvement National de Libération, Nadler Litman, né en Roumanie, étudiant en médecine, et appelé Dr Madeleine.

Réfugié de Strasbourg, un hongrois (Martin  Wittemberg) sera fusillé après avoir été arrêté dans un village martyr de Dordogne, St Michel de Double, comme Eugène Strauss, alsacien né en Allemagne. Ils font partie, avec Jean Michel Fortinsky dont nous ne connaissons pas le lieu de naissance, des 7 israélites sacrifiés et identifiés comme tels sur les listes de fusillades.

Il était né à Haïti, Loulou, (Louis Rochemont), dont la femme tenait un commerce à Bègles. Syndicaliste à la CGTU, il vend l’Humanité le directeur de la CENPA le confirme à la  police de Vichy, « A aucun prix, je ne le reprendrai dans mon usine », « il professait des opinions communistes ». Il est fusillé comme otage le 24 octobre 1941.

Enfin Alphonse Fellmann, né à Fribourg en Allemagne et réfugié dans le médoc, appartenant au maquis de Vignes Oudides sera fusillé à 21 ans le 1 août 44.

Ainsi, gaullistes, socialistes, juifs, communistes, chrétiens, sans engagement particulier, ces combattants antifascistes, étrangers, ont contribué à redonner sa liberté à notre pays.

Sa liberté, et plus, car grâce à leur sacrifice, la société française sera aussi plus humaine et pourra mettre en œuvre, le programme du Comité National de la Résistance, avec par exemple la Sécurité Sociale, dont nous fêtons cette année le 70ième anniversaire. Pouvoir se soigner suivant ses besoins, payer suivant ses moyens, cet acquis de la libération, c’est aussi un résultat de leur engagement.

Les fusillés de Souge furent donc à l’image de ce que fut la résistance dans toute sa diversité, à l’image de la France. Des femmes et des hommes, refusant la haine et la barbarie, relevant la tête pour construire un autre avenir à notre pays.

Depuis l’automne 1944, année après année, des hommes et des femmes viennent rendre hommage aux fusillés. Cet hommage n’est pas seulement celui à des morts même si c’est important. C’est un hommage à leur combat, à une idée du genre humain, à une certaine idée de la France.

Colombe

La France a été une terre d’asile pour des générations d’immigrés poussés par la misère, les guerres. Notre pays est riche des migrations successives qui font notre peuple tel qu’il est aujourd’hui.

Pour terminer, après beaucoup d’hésitations, je vais vous faire part de souvenirs, personnels. Pour une association mémorielle, quoi de plus normal après tout.

Après l’arrestation de mon grand père, ma grand-mère et ma mère allaient chaque semaine au fort du Hâ où il était incarcéré. Elles lui amenaient des vêtements propres.

Elles essayaient de le voir, d’avoir des nouvelles. En fait, de nouvelles, elles recevaient en échange du linge propre, le linge de la semaine écoulée.

Mon grand père était, tous les 2 ou 3 jours, extrait de sa cellule pour être interrogé par le commissaire Poinsot et ses sbires. Etre torturé pour parler clair. Et le linge de la semaine était déchiré, maculé de sang et de pus. Ceci jusqu’à ce qu’il soit transféré à Mérignac, puis venir ici, et y être fusillé.

Une semaine, dans les plis du linge, ma grand-mère a trouvé un message griffonné « Sauve-toi. Ils veulent te déporter ».

En effet, vous avez vu la stèle, en passant, les allemands déportaient les femmes de fusillés, beaucoup y sont mortes. Les enfants étaient dispersés.

Aussi ayant lu ce message, ma grand-mère, 30 ans, a pris ses enfants par la main et a gagné la zone libre vers Bazas. A pied, sans le sou. Ils étaient affamés, dormaient dehors. L’armée allemande les a repoussés une fois. Ils ont fini par passer. Ma mère, 10 ans, à l’époque, avait de la fièvre. Le pharmacien a refusé de donner les médicaments, même en échange de la bague de ma grand-mère.

Aussi, lorsque je vois des enfants, des femmes, des hommes à nos frontières. Je me dis que c’est nous, hier. Il n’y avait pas de mer à traverser.

Les fusillés sont morts pour la liberté certes mais aussi pour un monde plus humain, plus fraternel, un monde de paix.

Soyons dignes d’eux. « 

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