Ibrahim Maalouf… Oh le con !!

Ecrit par radisrouge sur . Publié dans Balades

Ibrahim, je te jure, je n’y voyais rien. On n’y voyait rien. Arrivés tard, la fosse était pleine mais on s’en foutait. Derrière la régie, j’te jure qu’on ne pouvait pas faire pire. En se contorsionnant un peu, entre deux barres métalliques, on apercevait parfois une silhouette sur laquelle les projecteurs étaient braqués.
Le rendez-vous était pris depuis un an mais Fred est venu avec moi au pied levé, remplacer un autre ami trop occupé.
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Amoureux du jazz un peu sevré ces dernières années, il était surtout emballé par l’idée qu’on passe ensemble une bonne soirée. Pas comme Öner et Zahide, mes amoureux val-de-marnais avec qui on était aussi heureux de se retrouver mais qui attendaient surtout avec beaucoup d’impatience de revoir le chaleureux musicien qu’ils avaient découvert à Bonneuil, il y a deux ans je crois. Du coup, avec eux était venue la sœur d’Öner, Sezene, et son mari. D’Allemagne où ils vivent, ils n’avaient pas encore entendu parler d’un trompettiste franco-libanais.

Il faut bien le dire, Fred est un garçon parfois un peu blasé, souvent puriste. Derrière la régie… Sous ses lunettes rondes, son visage a affiché un sourire, Ibrahim, énorme et permanent. C’est d’ailleurs avec ce sourire énorme qu’il m’a dit: « Musicalement, c’est pas le meilleur de ce qu’on fait mais purée, cette énergie, cette puissance, ce bonheur… » J’ai souri aussi, j’ai repensé au grand récital que tu nous avais offert à Bordeaux pour rendre hommage à Oum Kalthoum et avec Fred, on s’est donné l’énième accolade de la soirée.

Derrière la régie, l’avantage c’est qu’on avait de la place pour danser. Et on s’est pas privé. « Je te vois d’ici te contorsionner ! » C’est le texto que m’a envoyé Katia, je ne sais plus à quel moment de la soirée. Elle était dans les gradins et profitait depuis là-haut de cette « folie ». Katia est une habituée, elle n’a pas loupé beaucoup de tes concerts, à tel point qu’elle s’imagine que tu la reconnais. Dans la mer de visage de ce soir là, c’est pure folie de le penser. Mais je l’en crois capable.image

Folie, c’est aussi ce que je lisais dans les yeux de Sezene qui essayait de l’exprimer en turc, en allemand, en anglais, en français, sans y arriver tout à fait. Les enfants du conservatoire de Grigny l’avaient ému, elle embrassait son mari. « Er ist eine gute person », murmurait-elle à son oreille.
Lui reprenait sa respiration, levait le poing et criait « Liberté ! ». En Turquie, ces deux là ont été militants de la liberté. Et ils y ont touché la réalité que connaissent tant de progressistes aujourd’hui, entre Istanbul et Ankara. C’est dire que je redoutais le moment qui arriverait forcément, celui où résonneraient les premières notes de Beyrouth. En quelques mots, je leur avais dit de quoi il s’agissait. Mais la musique est un langage universel. Ta maman à eu raison, Ibrahim, d’insister pour que tu le joues devant nous, ce soir là, ce morceau. Là Fred a bien été obligé de concéder que musicalement,…. Respect. Sezene a pleuré et nos crânes se sont rapprochés pour un cercle tout en humanité.

Mais ça n’a pas duré et les larmes de Sezene sont venues arroser ses belles joues traversées d’un épais sourire. Et puis on a de nouveau dansé. Je suis tombé d’accord avec Fred pour dire que Amadou, Mariam et Tryo ont juste apporté leurs touches fraternelles aux festivités. Mais les enfants étaient là, toujours. D’un calme, d’une beauté… Et puis les binious, quelle idée… On a vraiment kiffé, sur-kiffé et comme certains s’étaient fatigués, on a pu se rapprocher. Comme pour chercher à t’embrasser avant d’aller se coucher.

Se coucher ? « Oh le con ! » Personne n’y avait pas pensé… Bien sûr, certains nous avaient déjà quittés mais je ne m’y étais pas attardé. Quand même, j’ai fini par regarder mon portable. « Sur un nuage », me disait Marie perchée, comme Katia, dans les gradins. Et puis l’heure… « Oh le con ! » Minuit passé, mais que s’était-il passé ? « Je sais que vous êtes debout depuis longtemps… », dit celui qui souffle, danse, chante, saute depuis 3h30. « Oh le con ! » Désolé mais c’est ce qui m’est venu en premier. Sezene répétait que tu es une « gute person », disait « danke » à qui voulait l’entendre et moi je n’avais trouvé que ça à lui apprendre en français: « Oh le con ! » Dans le couloir vers la sortie, j’arrêtais les inconnus: « Vous savez parler truc, allemand, espéranto ? Comment dit-on « Oh le con ! » dans ces langues là !? »

Sezene avait compris et repartait bras dessus-dessous avec son mari pour marcher dans Paris la nuit… Avec Fred nous avons trouvé la première brasserie qui voulait bien nous servir une entrecôte à cette heure ci. Il fallait bien ça pour nous requinquer. « Oh le con ! »

Ce qui s’est passé ce mercredi soir derrière la régie était simplement extraordinaire. Et c’est arrivé grâce à un franco-libanais de génie qui fait de la poésie avec une trompette. Un type qui sait faire la fête sans forcément beaucoup de paillettes mais avec beaucoup, beaucoup d’humanité. Sezene a raison, ce gars là n’est pas un con, c’est une « gute person » que nous étions juste quelques milliers à avoir eu la chance de rencontrer. 16000 exactement, qui en souhaitait tout autant au reste de l’humanité.

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