Saint-Michel, un instant retrouvé

Ecrit par radisrouge sur . Publié dans Balades

Il paraît que Saint-Michel s’est embourgeoisé. « Gentrifié », dit-on dans les essais de sociologie. « Boboïsé », on dit dans mon quartier. Il y a quelques temps, le phénomène a même noirci des lignes entières dans la presse nationale bien informée. Un brocanteur au nom ringard ouvrait et quelques gauchos du quartier s’en énervaient… Graffitis, mini-manifs, tensions et noms d’oiseaux… Moi j’trouvais que ca ressemblait bien à ce quartier sauf que… ça passait à la télé ! Quelques mois plus tôt, un patron de bar se faisait agresser par les dealers ; on en parla moins…

Mais ce samedi, j’ai descendu le cours Victor-Hugo jusqu’à la rue des Faures et, c’est vrai, j’y ai connu quelques surprises…

Entre deux étales de fruits et légumes douteux, encore un brocanteur… Là où le bistrotier s’était fait agresser ; là où une caméra a été installée. Pancarte vintage, affiches rétros à 10 euros, vélo customisé, mobilier en palettes et murs boisés. La fille a l’air sympa mais… que fait-elle là !? Ca fait tant d’années que les légumes à la fraîcheur douteuse font de l’œil aux pâtisseries orientales dans cette rue… Que fait-elle là, avec ses affiches à 10 euros ? Haussement de sourcils, je poursuis et me rassure : le bistrot du bout de la rue est toujours là, avec ses alcoolisés de toute heure et ses paumés. Dans le gris de la fin de l’hiver, nous trouvons un chemin pour traverser les puces, contourner la flèche, se surprendre du nombre de langues parlées.
Oui oui, j’ai vu, la nouvelle pâtisserie avec ses clients barbus mais ses gâteaux pas orientaux pour deux sous. Là aussi, les murs sont boisés, l’ambiance cosy, le wifi gratuit et rien à manger pour deux sous… Le doute me prend, d’un coup… Et s’ils avaient raison, que la bataille était déjà jouée…

Dix ans qu’on nous l’annonce que Saint-Michel a été livré aux promoteurs, que y’a plus de place ni pour les pauvres ni pour les immigrés… Juppé a vidé les appartements insalubres et bon nombre ont été vendus au plus offrant, certes. Le plus offrant, est-ce que c’est lui, ce barbu qui sirote un jus frais accoudé au comptoir boisé ? Est-ce que c’est elle, un sac en papier à la main, qui sourit en regardant Gaspard se débrouiller avec sa toute nouvelle draisienne boisée ? J’ai besoin d’y penser.

Heureusement, arrive la place du Maucaillou. Mes filles n’ont pas pris leurs trottinettes, elles râlent. Et puis ce parc est plus petit que « celui devant l’école ». Mais j’ai besoin d’y penser. Et puis je l’aime moi, cette place, depuis « qu’ils l’ont refaite ». Oui, c’est petit mais y’a un long banc en bois qui sépare les jeux de la rue. Les parents s’y croisent à la sortie du marché. L’ami pas revu depuis une éternité, y’a des chances qu’il passe par là, avec ses enfants. Ma petite espère une place sur l’unique balançoire quand elle aperçoit Asen, au tape-fesses ! « C’est Asen, de mon école, papa ! » Ne reste que la grande à convaincre pour pouvoir enfin « y penser » tranquillement…

Sur la rue, quelques rares voitures se frayent un chemin parmi le chassé-croisé de chariots de courses. Il y en a de toutes les couleurs, de toutes les tendances, dans tous les états. Des vides, d’autres pleins. Vide, celui de Michel qui ne me voit pas, sort de chez lui pour rejoindre les Capucins. Pas si vite… Michel est arrêté comme moi dans mes pensées, par quelques notes… « Ah oui, je connais… », dit ma grande qui, en fin de compte, avait elle aussi pris le partie de regarder passer les caddies.

Sur le trottoir d’en face, au milieu des vélos en libre-service, un homme s’est assis avec son drôle d’instrument. Pas de suspens, c’est une kora. Quelques notes seulement ; et les regards se tournent. Tous les chariots ne s’arrêtent pas. Ce groupe de filles au derrière cambré ne semble même pas le remarquer. Courbée sur sa bosse, la mamie l’entend peut-être mais s’arrêter serait perdre l’élan, sûrement. La kora poursuit sa symphonie jolie et avec son pied cintré de grelots, l’homme donne le rythme, tranquille. Tiens, ce groupe a retrouvé un ami pas vu depuis une éternité et s’arrête devant un instant. On se donne des nouvelles, se dit qu’il y a du vent et on repart qui vers l’un des marchés.

Dans mon dos, ça parle toutes les langues, ça se castagne un peu pour savoir qui attendait d’abord pour la balançoire et puis ça repart, à tour de rôle, derrière le chariot de papa-maman. « Tu sais, le week-end, ça va mais la semaine, c’est le squat ici », me dit mon amie au nom de fruit descendue de son appartement. « C’est pas facile d’établir le contact, y’a beaucoup de violence dans les rapports et pas mal d’incompréhension. » Avec des amies, elle tente des approches, a des projets culturels. « Mais c’est surtout les associations qui font un gros travail. C’est dur, je sais pas comment ils font mais ils ont vraiment un super réseau et maintenant, y’a deux médiateurs. »

Un médiateur, il en faudrait un aussi pour tenter de réconcilier ce jeune homme avec sa salle de bain… Avec sa copine, il s’est arrêté devant l’homme à la kora et on se croirait rendu dans les allées d’un festival d’été ! « Excellent », glisse-t-il, comme une analyse, avant de reprendre son chemin vers la rue des Menuts. Derrière lui, un monsieur et sa petite fille déposent une pièce. Deux hommes noirs s’arrêtent de loin et observent autant qu’ils écoutent. Une voiture de flic passe sans couvrir le son des cordes. Un vélo rétro passe sans un regard, un livreur ubérisé à deux roues hésite mais pédale encore…

Et moi, je repars joyeux. J’ai retrouvé en un instant le Saint-Michel que j’aime. Je vous jure, il est toujours vivant ! Abimé, sûrement. Menacé, toujours. Mais vivant. Alors, si on arrêtait de dire que le combat est terminé et qu’on s’arrêter un peu regarder les cultures se mélanger, le quartier se dépatouiller. Si on le faisait, on pourrait peut-être même aider !

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