Un relais de tarés

Ecrit par radisrouge sur . Publié dans Balades

J’ai cru que c’était un fou, vraiment. C’était sur ce bitume oublié à la sortie de la zone sémi-piétonne derrière la cathédrale. Un reliquat de la période automobile. Du bon vieux bitume qui tranche avec les jolis pavés plats d’à côté. Quand elles arrivent là, les automobiles accélèrent d’instinct. Même pour quelque mètres; c’est si rare de pouvoir accélérer dans ces quartiers.
On en était là et lui était là, au-milieu de la piste d’accélération, planté sur ses deux pieds, les yeux rivés au sol. J’étais loin encore mais j’avais envie de lui crier: « Ne reste pas là, ami, regarde derrière toi, ils vont accélérer ! » Sur le trottoir, à son niveau, un passant semblait presque se moquer. Moi, j’avançais et vraiment, je pensais que c’était un déséquilibré. L’avait pas l’air pourtant, avec sa tenue d’enseignant jeune retraité: sac à dos presque de sport et petit kaway léger.
J’avançais et je commençais à apercevoir ce qu’il observait. Une crotte. Oui, une petite crotte de caniche à sa mémère. Vraiment déséquilibré. À vélo, une future magistrate jetait un coup d’oeil rapide, l’air presque amusée. Sont jolies mais pas très solidaires, les étudiantes du quartier… Elle aurait au moins pu lui dire de se ranger…
Mais, quand j’approche, ça y est, le présumé déséquilibré relève la tête, regarde devant, derrière et va enfin traverser; non sans quelques regards encore vers la crotte présumée. Oui, présumée. Parce que, arrivé à son niveau, je la vois bouger…
Crotte, ce n’était pas une merde qu’il contemplait… Un petit monticule et deux traînées… Un tout petit mais joli escargot élancé qui dans une longue traversée s’était aventuré. Un coup d’oeil au supposé retraité qui n’était pas fou mais pire… Un contemplatif !! Au milieu des vélos et autos en accéléré, il nous avait tous bluffé, même une future magistrate ! Un contemplatif, comme un reliquat dans cette zone pavée de gens occupés qui pensent que ceux qui s’arrêtent sont des tarés.
Alors je n’ai pas eu le temps de m’excuser auprès de celui que j’avais à tort accusé. Sûrement pressé donc peut-être pas retraité, il avait disparu le temps que j’observe la ligne fluide du bel animal. C’était beau de le voir avancer. Je ne me suis pas arrêté. J’avais envie pourtant; rester planté sur mes deux pieds. Pour le protéger des voitures qui accélèrent et attendre qu’un passant, peut-être intrigué, sûrement amusé, contemple et qui sait, prenne mon relais.

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